Compte rendu de la sťance du 2 avril 2016

Cette première rencontre du cycle "Réfléchir la création" articule deux œuvres à première vue fort distinctes, dans leur nature (une installation, Sèmes de Vincent Chevillon, mêlant toutes sortes de matériaux : objets, images fixes ou animées ; un livre-journal et un film : Atlas et Les hommes debout de Jérémy Gravayat) et dans leur contenu (l'imaginaire colonial d'une part, les banlieues et bidonvilles de l'autre). De cette apparente distance l'on pourra observer comment se met en place un dialogue - et comment ces œuvres peuvent être lues l'une à la faveur de l'autre. La notion de montage, d'assemblage sera centrale, ainsi que celle de récit. Si l'on considère dans les théories narratives classiques que le récit a avant tout à voir avec le temps, il s'agît ici d'un récit spatialisé, de la tentative de faire parler l'espace traversé par des temporalités multiples.

La séance s'est ouverte sur une discussion entre Olivier Marboeuf, commissaire d'exposition, artiste et directeur de Khiasma, et Vincent Chevillon. C'est d'abord la question des héritages coloniaux comme invisible et indicible qui s'est posée. L'exposition de Vincent Chevillon en devient un récit par une voie détournée. Il s'agît d'accorder aux objets une certaine autonomie. Le dispositif de la réserve employé pour l'exposition - au gré des divers assemblages qui sont accompagnés de récits/rencontres avec artistes et chercheurs, des objets déjà montrés sont dérobés au regard et inversement - permet d'entretenir un autre rapport au visible : c'est que les objets rêvent quand les hommes ne sont pas là. Il s'agît ainsi d'échapper à l'exposition comme espace de maîtrise, où le rapport à l'objet soumis au regard ferait écho à l'esclavage comme transformation de l'homme en objet. Il s'agit ici plutôt d'une inspiration animiste où les objets se trouvent comme doués de vie, dans une sorte de "tout-monde" pour reprendre l'expression d’Édouard Glissant.

Dans l'imaginaire colonial, il y a une inquiétude de la limite, d'une société incontrôlable, non territorialisée. Cela s'exprime ici par un assemblage en forme de puzzle ou de rébus tendant à être déchiffré, cartographié, mais qui n'admet pas une lecture univoque car il est toujours mobile, pris dans la durée. Cette exposition présente donc à travers ses objets un récit potentiel du colonialisme, fait de nombreux micro-récits. Ces objets créent de l'inconfort, une "toxicité" (il a été question d' "objets empoisonnés" à propos d'objets issus de l'imaginaire colonial, dont certains artistes, tels Mathieu Abonnenc, refusent l'usage direct) qui ne surgit pas si souvent, maintenant que nous vivons dans un espace social relativement pacifié mais pourvu de vastes marges. Ce sont ces marges qu'explore le travail de Jérémy Gravayat.

Pour Jérémy Gravayat, avant tout cinéaste, le journal était une façon "faire un film sans caméra" (cela est marqué dans Atlas par l'emploi du terme "Générique" à la fin), qui serait aussi "l'annonce d'un film à venir" qui se construirait à partir de ces matériaux. Le journal n'est pas seulement une sédimentation historique par (et de) la parole, il s'agit aussi de l'inscrire dans le présent, d'en faire un objet actif et ancré dans son territoire en le distribuant gratuitement sur les lieux où ses matériaux ont été puisés. Ce journal narre avant tout des parcours personnels, familiaux, dans les bidonvilles confrontés aux politiques d'expulsion. Il s'agissait de faire une collecte de récits, de travailler une parole brute, qui serait ensuite réagencée, à partir de l'entretien. Suite à quoi se met à travailler la part d'imaginaire et de fiction qui informe toujours le réel, par la mise en récit de ces conversations. En envisageant un second passage, de la mise en récit à la mise en scène, c'est un autre cap qui est franchi par le film vers une élaboration du récit, dans la construction d'un espace commun où se déploient les histoires. D'autant que le projet est de faire raconter certains récits par d'autres personnes que celles qui les ont dits, de faire un assemblage de l'énonciation singulière et du récit collectif. Quant au long métrage Les hommes debout réalisé en 2010, il aborde la représentation des travailleurs immigrés de l'usine Penarroya et de leurs espaces de travail et de vie à partir d'une multiplicité de matériaux : linguistiques (toute la première partie est narrée en arabe, langue qui sera très présente tout le long du film, viendront ensuite le français et plus épisodiquement l'allemand le temps d'une citation de Kafka), et aussi cinématographiques, puisqu'il joue sur trois régimes d'images : les images d'archive des années 70, les images actuelles filmées en noir et blanc et pellicule qui tendent à se confondre avec les premières, et les images en vidéo couleur.

Boris Monneau