Compte rendu de la sťance du 23 juin par Boris Monneau

Solitaire de Stéphane Thidet est une œuvre dont le commentaire ne peut épuiser la présence ambiguë et qui entraîne la parole et les images qu'elle porte dans son mouvement giratoire. Ces deux ramures à la rotation inverse, se reflétant l'une l'autre comme dans le miroir d'eau qu'elles surplombent, enclenchent un processus toujours ouvert (l'installation, jusque dans ses répétitions, se présente comme une œuvre toujours en cours de réalisation, jamais réellement « installée »), adressent une question de création qui se rejoue et se ramifie dans tous les arts.

C'est d'abord le dessin dont à leur manière ils remettent en scène l'origine mythique : l'histoire de Dibutade profilant la silhouette de son amant, par le jeu des ombres projetées sur les murs de la sacristie du Collège des Bernardins. Si cette « machine à dessiner » telle que la définit Olivier Schefer évoque les Méta Matics de Tinguely, il s'agît également d'instaurer une dialectique entre le naturel et l'artificiel, de démécaniser cette structure improductive, « célibataire » (1) : ici ce sont des objets naturels soumis à une mécanique cachée, celle qui permet la rotation des branches suspendues au plafond. La répétition du processus vise plutôt à produire de la différence, de l'insaisissable et de l'incertain (2). L'inspiration est aussi de nature musicale selon l'artiste, qui fit ses premiers pas dans l'art sonore : comme dans la musique minimaliste ou le drone, l'appel à la boucle permet de faire « toujours jamais la même chose ». La rotation évoque également dans sa forme même un dispositif musical, le tourne-disque, dont les bras frôlant cette fois la surface de l'eau plutôt que celle du microsillon produiraient une sorte de musique silencieuse.

Ce rapprochement du naturel et de l'artificiel nous fait penser au collage tel qu'il était entendu par les surréalistes (bien que Stéphane Thidet se reconnaisse plutôt dans la démarche d'un René Daumal) : le dépaysement (c'est le terme qu'employait Breton pour parler de Max Ernst) par la conjonction des réalités les plus distantes et opposées, qui est la source même de l'image en tant qu'elle dépasse les dualismes. C'est aussi une façon de remettre en œuvre l'expérience originaire du musée que fit l'artiste dans son enfance : celle de la nature rejouée en désordre dans les musées d'histoire naturelle.

Mais malgré son caractère éminemment flottant, il s'agît pourtant d'ancrer l’œuvre dans un espace concret par les multiples strates où elle se déploie, en ombres et en reflets, de s'inspirer de la structure osseuse des lieux de culte, en allant chercher un « arbre minéralisé, qui ramène la tempête » : c'est ainsi qu'un objet se transforme en image, et que l'image n'est pas symbole, ne produit pas une signification ou une représentation, mais plutôt le simple ébranlement de la présence.

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(1) Nous faisons allusion à la notion de « machine célibataire » inventée par Duchamp et développée par Michel Carrouges : une machine paradoxale ne produisant rien, dont ne mécanisme ne fait que tourner sur lui-même. Stéphane Thidet, dans un autre énonce apparemment paradoxal, explique le titre de l’œuvre en disant qu' « il faut être deux pour être seul ».

(2) Dans sa pratique artistique, Stéphane Thidet dit être à la recherche d'un geste où l'artiste tend à se retrouver spectateur, en enclenchant un processus ne lui appartient plus.

Boris Monneau