solitaire par Jérôme Alexandre

À quoi font aussitôt penser l’association de l’eau et du mouvement, celle du naufrage et de la noirceur, celle de la solitude et de la mort ? À cette révolution sans précédent dans l’histoire de la culture occidentale, où l’on s’entend à reconnaître l’émergence du moderne : le romantisme. Ajoutons les éléments du décor. Quand on entre dans la chapelle des Bernardins, plongés tout à coup dans un univers semi-obscur où se devine à la surface d’un lac le reflet d’une voûte gothique, avant de voir quoi que ce soit, on croit entendre Lamartine et Chateaubriand, Schiller et Novalis.

Tout commence bien par un drame pour s’achever, peut-être, en conversion. Le drame, est-ce celui peint en 1809 par Caspar David Friedrich, représentant un « moine au bord de la mer » ? Est-ce cette installation justement nommée « solitaire », imaginée aujourd’hui par Stéphane Thidet ? On se tient devant un parapet, comme le moine de Friedrich livré à l’immensité d’un paysage qui engloutit l’espace, à la fois menace, énigme, beauté inconnue. Un corps rejeté par la mer, portant encore les stigmates de son combat, suspendu entre mort et vie, dessinant à la surface de l’eau comme une mémoire de sa respiration désormais perdue, un corps entré dans une autre respiration, celle du temps circulaire que plus rien n’arrête.

La résurrection, l’éternité, l’infini ? Solitaire est bien l’état parfaitement secret, impartageable, inexplicable également, de ce moment unique qu’on est appelé à vivre ici. Solitaire est la condition de la prière. « Tiens-toi devant moi, dans le silence, laisse derrière toi le vacarme de tes bavardages intérieurs, entre dans mon intériorité, laisse le temps immobile descendre doucement en toi, repose-toi enfin, rêve, entend le murmure lointain du renouveau qui s’avance… ». Solitaire est le lieu sans lieu, sans destination, sans raison d’être, sans justification de l’acte artistique. Un lieu dont certains disent qu’il échoue, un temps étiré vainement, une dépense inutile. L’artiste en sait plus sur ces sujets que nous. Ecoutons-le, il a des siècles d’expérience.

Ce texte a initialement été publié sur le site Questions d'artistes.

Jérôme Alexandre